Vincent Battle est mort à Beyrouth. L’ancien ambassadeur des États-Unis au Liban aurait pu terminer sa vie à Washington, à New York ou ailleurs, comme tant de diplomates après une longue carrière passée à parcourir le monde. Il avait choisi le Liban. Pas seulement le Liban confortable des réceptions diplomatiques et des années heureuses. Il était resté lorsque le pays avait recommencé à s’effondrer, lorsque les banques avaient fermé leurs portes aux déposants, lorsque la livre avait perdu l’essentiel de sa valeur, lorsque Beyrouth avait été ravagée par l’explosion du 4 août 2020 et lorsque la guerre était income. Il était toujours là.
C’est peut-être finalement cela qui raconte le mieux Vincent Battle. Il avait représenté les États-Unis au Liban, mais le Liban avait fini par devenir une partie de sa propre vie. Après son départ de l’ambassade, il avait acheté un appartement au nord de Beyrouth, dans la région d’Adma, et y avait établi sa résidence. Il n’était plus ambassadeur. Il n’avait plus d’obligation professionnelle de rester ici. Il était simplement devenu l’un de ces étrangers que le Liban avait fini par adopter et qui, en retour, avaient adopté le Liban.
Une histoire avec le Liban bien antérieure à son ambassade
Son histoire libanaise avait en réalité commencé longtemps avant sa nomination comme ambassadeur. Vincent Battle avait déjà servi à Beyrouth comme numéro deux de l’ambassade américaine entre 1991 et 1994, dans ces années étranges qui avaient immédiatement suivi la guerre civile. Il avait même brièvement dirigé la mission diplomatique américaine comme chargé d’affaires.
Il connaissait donc déjà intimement le pays lorsqu’il y revint comme ambassadeur en 2001. Sa mission devait s’achever en août 2004. Elle commença dans des circonstances qui semblent aujourd’hui presque symboliques de la période qui allait suivre : Vincent Battle était en route pour Beyrouth le 11 septembre 2001 lorsque les attentats contre les États-Unis eurent lieu. À son arrivée au Liban, les responsables du protocole libanais l’accompagnèrent au salon VIP de l’aéroport, où il découvrit sur les écrans les photographs des excursions du World Commerce Heart.
Les trois années suivantes furent celles de l’après-11 septembre, de la guerre en Afghanistan, puis de l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Être ambassadeur américain dans le monde arabe à cette époque n’avait évidemment rien d’une fonction protocolaire. Les relations entre Washington et une partie de la classe politique libanaise étaient difficiles et Vincent Battle défendait la politique de son pays, parfois dans des confrontations particulièrement dures.
Mais il appartenait aussi à une génération de diplomates américains qui considérait encore que connaître un pays exigeait d’en connaître les habitants.
Un ambassadeur que l’on voyait réellement au Liban
À cette époque, on pouvait croiser Vincent Battle sur les campus de l’AUB ou de la LAU, accompagnant des responsables libanais, rencontrant des étudiants, assistant à des cérémonies ou suivant les programmes soutenus par les États-Unis. Il n’était pas de ces ambassadeurs que l’on ne voyait qu’au palais présidentiel, au Grand Sérail, dans les salons politiques ou derrière les murs d’une chancellerie. Il allait sur le terrain.
Les universités occupaient une place importante dans cette présence américaine. En mars 2003, il remit ainsi au président de la Lebanese American College, Riyad Nassar, un financement américain de 594 000 {dollars}. Une partie devait permettre d’accorder des bourses complètes à 200 étudiants, l’autre de financer des recherches sur les conséquences sanitaires de la air pollution atmosphérique dans les villes et les régions industrielles. À l’AUB, on le retrouvait également autour de programmes agricoles et de développement, notamment dans la Békaa, où les États-Unis finançaient des formations destinées aux agriculteurs.
Mais Vincent Battle ne limitait pas le Liban à Beyrouth et à ses grandes universités. Il parcourait le Chouf, la Békaa, le Kesrouan, le Sud ou le Nord pour visiter des municipalités, des associations, des projets agricoles et des programmes de développement. En mars 2003 encore, il participait à la remise de plus de 127 000 {dollars} à cinq ONG travaillant dans des régions rurales et défavorisées.
Ce n’était évidemment pas son argent : il représentait les États-Unis et l’USAID. Mais la manière dont il exerçait cette fonction comptait. Il était présent. Il rencontrait les gens. Et surtout, il semblait prendre un plaisir sincère à découvrir ce pays au-delà des rendez-vous imposés par son agenda diplomatique.
D’anciens collègues racontent qu’il acceptait pratiquement toutes les invites qui lui étaient adressées, jusque dans les villages. Festivals des cerises, fêtes des olives, rencontres municipales : il parcourait le pays. Jeffrey Feltman, qui lui succéda à Beyrouth, se souvenait même d’un conseil assez révélateur que Battle lui avait donné : ne jamais accepter plus de trois invites à dîner le même soir. Battle pouvait passer prendre un verre à la première, dîner à la deuxième puis terminer la soirée autour d’un café blanc à la troisième.
Il fallait connaître les gens. C’était aussi cela, pour lui, la diplomatie.
« J’aime le Liban et les Libanais »
Lorsqu’il quitta officiellement ses fonctions en août 2004, Vincent Battle prononça à l’aéroport de Beyrouth une phrase d’une simplicité presque banale pour un diplomate en fin de mission : « J’aime le Liban et le peuple libanais. »
Chez lui, pourtant, ce n’était pas une formule.
Automobile Vincent Battle revint.
Et surtout, il resta.
Il avait acheté un appartement à Adma et choisit d’y passer sa retraite. Il parlait arabe, maîtrisait encore mieux le français et possédait cette connaissance du Proche-Orient qui ne s’acquiert pas dans les notes préparées par une chancellerie. Avant même d’entrer dans le Overseas Service américain en 1977, il avait vécu et travaillé pendant une dizaine d’années en Ouganda, au Pakistan et en Libye. Sa carrière diplomatique l’avait ensuite conduit à Bahreïn, en Syrie, à Oman, en Haïti, en Égypte et à Washington.
Il appartenait à cette ancienne école de diplomates que l’on pourrait presque qualifier d’orientalistes au sens historique du terme : des femmes et des hommes qui apprenaient les langues, connaissaient les sociétés dans lesquelles ils étaient envoyés et pouvaient consacrer une partie de leur existence à essayer de comprendre un pays avant de prétendre l’expliquer.
Dans son cas, quelque selected avait cependant dépassé cette connaissance professionnelle. Le Liban n’était plus seulement un pays étudié, observé ou analysé. C’était devenu chez lui.
En 2006, il était encore là
Deux ans après la fin de son mandat, la guerre éclata entre Israël et le Hezbollah.
Vincent Battle était alors retraité. Il n’avait plus aucune fonction officielle et aucune obligation envers l’ambassade des États-Unis.
Il aurait pu quitter le pays.
Il match exactement l’inverse.
Alors que des dizaines de milliers d’étrangers cherchaient à partir et que les États-Unis organisaient l’évacuation de leurs ressortissants, l’ancien ambassadeur se présenta à l’ambassade américaine pour proposer son aide. Il travailla bénévolement aux opérations qui permirent l’évacuation de plus de 15 000 citoyens américains.
Jeffrey Feltman racontera plus tard que son prédécesseur était simplement arrivé, avait retroussé ses manches et s’était mis au travail.
L’anecdote dit beaucoup de l’homme. Mais elle dit aussi quelque selected de son rapport au Liban. Lorsqu’une guerre éclate, que les routes sont bombardées et que des navires militaires évacuent les étrangers, la réaction naturelle d’un diplomate retraité aurait probablement été de partir lui aussi.
Vincent Battle avait choisi d’aider ceux qui partaient, puis de rester.
Il resta aussi lorsque le Liban s’effondra
Les années suivantes ne furent pas beaucoup plus indulgentes avec son pays d’adoption.
Vincent Battle vit les crises politiques, les affrontements de 2008, les répercussions de la guerre en Syrie, puis l’effondrement économique à partir de 2019. Il vit la livre s’effondrer, les banques retenir l’argent de leurs déposants et une grande partie de la classe moyenne libanaise basculer. Il était encore là lorsque l’explosion du 4 août 2020 détruisit une partie de Beyrouth.
Puis il vit encore le Liban replonger dans la guerre.
Beaucoup de Libanais eux-mêmes sont partis durant ces années. Des dizaines de milliers d’étrangers également. Lui était toujours ici.
C’est pourquoi réduire aujourd’hui Vincent Battle à son titre d’ancien ambassadeur des États-Unis serait probablement passer à côté de l’essentiel.
Les ambassadeurs passent. Ils arrivent à Beyrouth, présentent leurs lettres de créance, rencontrent les présidents, les ministres et les cooks de parti, participent aux réceptions, puis repartent vers une autre affectation ou vers Washington. Leur relation avec le pays se termine souvent avec leur fonction.
Pour Vincent Battle, elle avait continué.
Le diplomate était devenu résident. Le représentant des États-Unis était devenu voisin. Et l’ancien ambassadeur était devenu, d’une certaine manière, un Libanais d’adoption.
Il y avait chez lui quelque selected d’une autre époque de la diplomatie. Une époque où représenter son pays n’empêchait pas d’aimer profondément celui dans lequel on avait été envoyé, où connaître une société ne consistait pas uniquement à rencontrer ses responsables politiques et où l’on pouvait encore apercevoir un ambassadeur sur un campus universitaire, dans une municipalité ou dans un village parce qu’il considérait que son métier consistait aussi à être là.
Cela faisait peut-être de lui une personnalité assez différente de beaucoup de diplomates d’aujourd’hui. Vincent Battle n’avait pas seulement acquis une experience du Moyen-Orient. Il s’était imprégné de cette région, de ses langues, de ses habitudes et de ses contradictions. Et au Liban, cette relation était devenue suffisamment profonde pour survivre à la fonction qui l’y avait ramené.
Vincent Battle est mort à Beyrouth.
Il sera également enterré au Liban, à l’église latine de Fanar.
C’est finalement une conclusion assez cohérente pour celui qui, en quittant officiellement le pays comme ambassadeur en août 2004, avait simplement déclaré : « J’aime le Liban et le peuple libanais. »
Il lui restait encore plus de vingt ans pour démontrer que ce n’était pas une formule de diplomate.